Orpaillage illégal : l’or pour les uns, les pleurs pour le peuple de Côte d’Ivoire

Par Marcellin ALLE KOFFI

Économiste diplômé de l’Université Félix Houphouët-Boigny et de Columbia University (États-Unis), Conseiller principal de l’Administrateur du FMI pour l’Afrique de l’Ouest, membre du Conseil d’administration du FMI depuis 2006, ancien Conseiller technique du ministre de l’Économie et des Finances de Côte d’Ivoire, Chevalier de l’Ordre national de Côte d’Ivoire.

La Côte d’Ivoire est confrontée à un phénomène qui dépasse désormais la seule question de l’exploitation clandestine de l’or. L’orpaillage illégal est devenu une question économique, environnementale, sociale, sanitaire et, à terme, stratégique. À l’heure où le prix de l’or atteint des niveaux historiques sur les marchés internationaux, la ruée vers ce métal précieux exerce une pression croissante sur les territoires ruraux. Dans les zones concernées, la promesse d’un enrichissement rapide attire une main-d’œuvre nombreuse, tandis que des réseaux de financement et de logistique organisent l’exploitation des sites.

Le paradoxe est saisissant : alors que la valeur de l’or augmente, une partie de la richesse extraite du sous-sol échappe à l’économie formelle et les coûts environnementaux et sociaux sont supportés par la collectivité.

Une ruée vers l’or alimentée par un marché mondial en pleine expansion
Il faut d’abord comprendre le contexte international.

Le marché mondial de l’or connaît depuis plusieurs années une dynamique exceptionnelle. En 2025, la demande totale d’or, incluant les transactions de gré à gré, a dépassé pour la première fois 5 000 tonnes. Le World Gold Council relève également 53 nouveaux records historiques du prix de l’or au cours de cette année, avec un prix moyen annuel de 3 431 dollars l’once. La production minière mondiale a atteint, selon ses estimations, 3 672 tonnes. (World Gold Council)

Cette demande est alimentée par plusieurs facteurs : recherche de valeurs refuges dans un environnement géopolitique incertain, investissements financiers, achats de lingots et de pièces, demande joaillière et, surtout, achats des banques centrales.

En 2025, les banques centrales ont ainsi acheté environ 863 tonnes d’or. Le World Gold Council souligne que ces achats sont restés historiquement élevés, malgré les niveaux de prix atteints par le métal jaune. Au premier semestre 2026, la demande officielle est demeurée importante, quoique plus irrégulière. (World Gold Council) Autrement dit, le contexte international crée une incitation économique particulièrement forte à rechercher et à extraire l’or partout où il se trouve.

Et l’Afrique subsaharienne en possède d’importantes réserves.

C’est dans ce contexte mondial qu’il faut comprendre l’essor de l’orpaillage illégal en Côte d’Ivoire et dans les pays voisins.

Quand la pauvreté rurale rencontre la valeur de l’or
À cette dynamique internationale s’ajoute une réalité nationale et sous-régionale : la pauvreté et le manque d’opportunités économiques dans certaines zones rurales.

L’orpaillage illégal offre à certains jeunes la perspective d’un revenu immédiat, alors que l’agriculture procure des revenus plus lents, saisonniers et soumis aux fluctuations des prix et des conditions climatiques.

Cette différence d’horizon temporel est fondamentale.

Le cacao, l’anacarde ou les cultures vivrières exigent de travailler la terre pendant des mois avant de générer un revenu. L’or, lui, donne l’illusion d’une richesse immédiatement accessible.

Cette économie de l’instant est particulièrement dangereuse lorsqu’elle s’installe dans les territoires ruraux.

Car derrière les travailleurs visibles sur les sites se trouvent des chaînes de financement, d’approvisionnement, de transport et d’écoulement de l’or. C’est donc moins le seul orpailleur qu’il faut regarder que l’ensemble de l’écosystème économique qui rend l’activité possible.

Le gouvernement ivoirien a d’ailleurs annoncé, le 23 septembre 2026, un projet de loi visant notamment à renforcer les sanctions contre les commanditaires, receleurs, financiers et propriétaires de sites d’orpaillage illégal. Les peines pourraient atteindre 20 ans d’emprisonnement lorsque l’auteur est un agent public. (Gouvernement de la Côte d’Ivoire)

Cette évolution est importante : elle traduit le passage nécessaire d’une logique centrée sur les exécutants à une approche visant également les réseaux qui financent et organisent l’activité.

Une richesse qui échappe aux finances publiques
Le premier coût de l’orpaillage illégal est économique.

Lorsqu’un gramme d’or est extrait clandestinement, il ne s’agit pas seulement d’une ressource naturelle soustraite au contrôle de l’État. Ce sont également des recettes fiscales, des droits, des redevances et des opportunités d’investissement qui peuvent disparaître de l’économie formelle.

Cette question est d’autant plus importante que la mobilisation des recettes intérieures demeure un enjeu majeur pour la Côte d’Ivoire.

Le nouveau Plan national de développement 2026-2030 en fait d’ailleurs un objectif explicite : le gouvernement prévoit de faire progresser le taux de pression fiscale de 15,4 % du PIB en 2026 à 18 % en 2030. (Gouvernement de la Côte d’Ivoire)

Dans ce contexte, laisser se développer une économie minière clandestine revient à abandonner à des réseaux informels une partie d’une rente dont l’État pourrait utiliser les revenus pour financer l’éducation, la santé, les infrastructures et la protection de l’environnement.

L’enjeu n’est donc pas seulement de lutter contre une activité illégale. Il est aussi de protéger la capacité de l’État à mobiliser les ressources nécessaires au développement.

Le risque de fragiliser l’agriculture
Le deuxième risque concerne le travail agricole.

La Côte d’Ivoire demeure une grande puissance agricole et l’économie rurale reste structurée autour de filières telles que le cacao, l’anacarde et les cultures vivrières.

Or, lorsque les jeunes quittent les plantations pour rejoindre les sites d’orpaillage, l’agriculture perd une partie de sa main-d’œuvre.

Il faut naturellement se garder d’attribuer toute la hausse des prix alimentaires à l’orpaillage illégal : celle-ci résulte de plusieurs facteurs, internes et externes. Mais la concurrence entre l’orpaillage et le travail agricole peut contribuer à réduire l’offre de main-d’œuvre disponible dans certaines zones.

Le problème est particulièrement préoccupant pour le cacao.

L’agriculteur doit attendre, investir, entretenir sa plantation et affronter les risques climatiques et commerciaux. L’orpailleur, lui, peut espérer un gain rapide. Tant que l’écart entre ces deux perspectives restera important, le choix d’une partie de la jeunesse rurale sera difficile à inverser.

La lutte contre l’orpaillage illégal doit donc être accompagnée d’une politique agricole capable de rendre l’activité rurale économiquement attractive.

L’école face à l’illusion de l’argent rapide
Le troisième risque est humain.

Dans certaines zones rurales, l’orpaillage peut créer une culture de l’argent immédiat. Cette attraction est particulièrement préoccupante lorsqu’elle touche des jeunes en âge scolaire.

Le message implicite devient alors dévastateur : pourquoi rester plusieurs années à l’école si quelques jours ou quelques semaines sur un site minier semblent permettre de gagner davantage ?

La réponse ne peut pas être seulement répressive.

Il faut également offrir aux jeunes une perspective crédible : formation professionnelle, agriculture moderne, entrepreneuriat rural, mécanisation, transformation agro-industrielle, numérique et emplois industriels.

La question fondamentale est celle de la valeur économique que la société ivoirienne donne au travail, à la compétence et à la formation.

Quand l’environnement devient la première victime
Mais c’est probablement sur le plan environnemental que la facture de l’orpaillage illégal risque d’être la plus longue à payer.

Les sites clandestins défigurent les sols, détruisent la végétation, bouleversent les cours d’eau et peuvent exposer les populations à des substances dangereuses utilisées dans certains procédés d’extraction.

Il faut toutefois distinguer les différents procédés employés sur les sites et éviter d’attribuer automatiquement toute pollution observée au cyanure sans analyses scientifiques du milieu concerné.

Le véritable problème est plus large : lorsqu’un cours d’eau est contaminé ou lorsqu’un bassin versant est profondément dégradé, le coût de restauration peut devenir considérable.

L’eau n’est pas une ressource comme les autres.

Elle alimente les ménages, l’agriculture, l’élevage, la pêche et les activités industrielles. Une dégradation durable de la qualité ou de la disponibilité de la ressource peut donc produire des effets en cascade sur l’ensemble de l’économie locale.

La sécurité de l’eau : le risque qu’il ne faut pas banaliser
Pendant longtemps, l’accès à l’eau potable a été considéré comme une évidence dans les grandes villes ivoiriennes.

Ce confort peut devenir une vulnérabilité si les sources d’approvisionnement sont durablement dégradées.

Le problème mérite donc d’être traité comme une question de sécurité nationale : surveillance de la qualité des eaux, protection des bassins versants, contrôle des activités minières, restauration des zones dégradées et coordination entre les administrations concernées.

Le Conseil national de sécurité a justement décidé, en septembre 2026, de renforcer la surveillance fluviale avec la création de 21 pelotons de sécurité fluviale destinés au contrôle permanent des quatre grands fleuves du pays et de leurs affluents. Le dispositif prévoit également un renforcement des capacités opérationnelles et une augmentation des brigades spécialisées dans la lutte contre l’orpaillage illégal. (Gouvernement de la Côte d’Ivoire)

Ces mesures vont dans le sens d’une approche plus intégrée du problème.

Une menace sanitaire qui exige des preuves scientifiques
La dimension sanitaire mérite également une attention particulière.

Les risques liés à l’exposition professionnelle et environnementale aux substances utilisées dans certaines activités minières sont documentés, mais leur ampleur exacte en Côte d’Ivoire doit être mesurée par des études épidémiologiques et environnementales rigoureuses.

Il serait donc imprudent d’attribuer à l’orpaillage illégal toute pathologie observée dans les régions concernées sans démonstration scientifique.

La bonne réponse consiste à mettre en place un dispositif national de surveillance : analyses régulières de l’eau et des sols, suivi de la qualité des aliments, biomonitoring des populations exposées et études sanitaires longitudinales.

Dans ce domaine, mieux vaut prévenir que découvrir trop tard les conséquences d’une contamination durable.

S’inspirer de l’expérience de la Guyane
Que faire ?

La première réponse est de renforcer l’action de l’État sur le terrain.

La Côte d’Ivoire a déjà engagé plusieurs opérations de lutte contre l’orpaillage illégal. Le défi consiste désormais à transformer ces opérations en stratégie durable, coordonnée et reproductible.

La coopération entre Forces de défense et de sécurité, Gendarmerie, Douanes, Eaux et Forêts, administrations minières et autorités territoriales doit être renforcée.

Il faut également agir sur la logistique : machines, carburant, moyens de pompage, transport et circuits financiers.

La lutte contre l’orpaillage clandestin ne peut être gagnée uniquement sur les sites. Elle doit remonter jusqu’aux commanditaires et aux financiers.

L’expérience de la Guyane française offre, à cet égard, un cas intéressant à étudier, même si les contextes institutionnels et géographiques sont différents. La coopération avec les autorités françaises pourrait permettre à la Côte d’Ivoire de tirer des enseignements des dispositifs développés contre l’orpaillage clandestin en Guyane.

C’est ce que l’on appelle en économie du développement le « latecomer advantage » : celui qui arrive après les autres peut apprendre de leurs expériences et éviter certaines erreurs.

Le bâton, mais aussi la carotte
La répression est nécessaire. Elle ne sera cependant pas suffisante.

Il faut simultanément rendre l’agriculture plus rentable.

Cela passe par une meilleure rémunération des producteurs de cacao et d’anacarde, une amélioration des chaînes de commercialisation, une réduction des pertes au niveau des intermédiaires, mais aussi par la transformation locale des produits agricoles.

Le PND 2026-2030 place précisément la modernisation de l’agriculture, l’agro-industrie, le développement du secteur privé et l’industrialisation au cœur de sa stratégie. Le plan prévoit notamment d’accélérer la transformation locale du cacao et de l’anacarde. (Gouvernement de la Côte d’Ivoire)

Il faut aller plus loin.

Pourquoi ne pas faire de l’agriculture moderne un secteur technologiquement attractif pour la jeunesse ?

Mécanisation, irrigation, drones, données agricoles, chaînes du froid, transformation agroalimentaire, plateformes numériques et financement innovant peuvent contribuer à changer l’image de l’agriculture.

Il faut rendre l’agriculture « sexy » pour les jeunes.

Car si l’État veut détourner les jeunes de l’économie clandestine, il doit leur proposer une économie légale qui soit réellement compétitive.

Une réponse régionale est indispensable
L’orpaillage illégal ne connaît pas les frontières.

La circulation des personnes, des capitaux, des machines et de l’or dépasse les limites nationales. La réponse doit donc être régionale.

La Côte d’Ivoire et le Ghana ont tout intérêt à renforcer leur coopération, notamment sur la surveillance des zones frontalières, le partage de renseignements, la traçabilité de l’or et la protection des bassins hydrographiques transfrontaliers.

La coopération avec les autres pays de la sous-région est tout aussi nécessaire.

Il faut éviter que la fermeture d’un site clandestin dans un pays entraîne simplement le déplacement de l’activité dans le pays voisin.

Au-delà de l’or : la vraie bataille est celle de la transformation économique
Mais derrière la crise de l’orpaillage illégal se cache une question plus fondamentale : quel modèle de développement voulons-nous pour la Côte d’Ivoire ?

Une économie qui exporte principalement des matières premières reste exposée aux cycles internationaux des prix.

La transformation industrielle permet, au contraire, de créer davantage de valeur, d’emplois et de recettes fiscales sur le territoire national.

C’est précisément l’ambition affichée par le PND 2026-2030, qui prévoit 114 838,5 milliards de francs CFA d’investissements sur cinq ans et fait de l’industrialisation, de l’agriculture et du développement du secteur privé des piliers de la transformation économique. (Gouvernement de la Côte d’Ivoire)

La question n’est donc pas de choisir entre l’agriculture, les mines ou l’industrie.

Il s’agit de construire une économie suffisamment diversifiée pour que l’exploitation d’une ressource naturelle ne devienne jamais une solution de survie pour une partie de la population.

L’or doit enrichir l’économie, pas appauvrir la nation
L’or n’est pas le problème en lui-même.

Le problème est celui d’une exploitation clandestine qui privatise les gains et socialise les coûts.

Lorsque quelques acteurs captent le revenu d’une ressource tandis que la collectivité assume la destruction des sols, la pollution des eaux, la perte de recettes fiscales, la dégradation des terres agricoles et les risques sociaux, le bilan pour la nation devient profondément déséquilibré.

La Côte d’Ivoire dispose aujourd’hui d’une fenêtre d’opportunité.

Le prix élevé de l’or peut renforcer l’attractivité du secteur minier formel et accroître les recettes publiques. Mais cette opportunité ne pourra être saisie que si l’État contrôle effectivement l’exploitation, protège l’environnement et assure la traçabilité de la production.

La réponse doit donc être ferme, mais aussi économique, sociale, environnementale et régionale.

Elle doit viser les réseaux de financement autant que les sites clandestins. Elle doit protéger les agriculteurs autant que les cours d’eau. Elle doit offrir aux jeunes une alternative crédible autant qu’elle sanctionne les activités illégales.

Surtout, elle doit dépasser les divisions politiques.

L’eau polluée ne distingue ni les partis ni les appartenances sociales. Les conséquences d’un environnement dégradé ne s’arrêtent pas aux frontières administratives. Et la perte d’une ressource fiscale ne profite à aucun camp politique.

L’enjeu est celui d’un patrimoine collectif.

La Côte d’Ivoire doit pouvoir transmettre à ses enfants et petits-enfants une terre productive, des eaux exploitables, une agriculture prospère et une économie diversifiée.

L’or peut être une richesse.

À nous de faire en sorte qu’il ne devienne pas une richesse pour quelques-uns et une facture pour tous.

Marcellin ALLE KOFFI

NB : Les points de vue exprimés dans cet article sont ceux de l’auteur et n’engagent pas le FMI ni son Conseil d’administration.