LA CYBERCRIMINALITÉ EN CÔTE D’IVOIRE : un fléau en mutation au cœur de la transformation numérique.

Au cours des six derniers mois, la Côte d’Ivoire a vu la cybercriminalité s’intensifier et se sophistiquer, parallèlement à l’accélération de sa digitalisation. Escroqueries au mobile money, rançongiciels, sextorsion et usurpation d’identité restent les modes opératoires dominants, tandis que l’intelligence artificielle (IA) commence à industrialiser les attaques. Face à cette montée des menaces, les autorités multiplient les actions de répression, de sensibilisation et de renforcement stratégique.

Une hausse structurelle et des pertes financières lourdes

Les statistiques antérieures illustrent déjà une tendance lourde : entre 2021 et 2023, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a enregistré près de 19 743 dossiers de cybercriminalité, avec une progression constante d’environ 1 000 cas par an et des pertes estimées à plus de 21 milliards de FCFA.

En 2026, le phénomène ne s’est pas ralenti. Les arnaques aux portefeuilles électroniques (Wave, Orange Money, etc.) constituent l’un des vecteurs les plus répandus. En avril 2026, la police de San Pedro a démantelé un réseau opérant dans le Bas-Sassandra : trois individus se faisant passer pour des agents du service client Wave ont été arrêtés après avoir extorqué 2 millions de FCFA à une victime. Le Service régional de la Police judiciaire a signalé plusieurs plaintes en 2024-2025 pour un préjudice supérieur à 10 millions de FCFA dans la seule région.

Plus récemment, en août 2026, plusieurs témoignages ont fait état de comptes Wave vidés à distance. Une victime a perdu 388 000 FCFA après l’installation d’une application malveillante présentée comme « Yacine TV ». La Plateforme de lutte contre la cybercriminalité (PLCC) a alerté sur la diffusion de fichiers APK frauduleux. Ces attaques exploitent souvent des logiciels espions, des prises de contrôle à distance ou de faux agents du service client.

Attaques majeures et sophistication croissante

L’un des incidents les plus marquants de la période a touché Air Côte d’Ivoire en février 2026. Le groupe Inc Ransom a déployé un rançongiciel de type « double extorsion » : 208 Go de données (informations financières, RH, contrats et données personnelles de passagers remontant à 2012) ont été exfiltrées puis chiffrées. Face au refus de payer, les pirates ont publié les données. Il s’agit de la deuxième plus importante attaque connue dans le pays après celle de 2023 visant les forces de l’ordre. La compagnie a confirmé la continuité de ses opérations avec l’appui de l’ANSSI.

La PLCC a également démantelé, en juillet 2026, un réseau de faux sites de billetterie. Les cybercriminels envoyaient des e-mails frauduleux qui se faisaient passer pour une plateforme légitime afin de récupérer des identifiants, puis émettaient des billets d’avion fictifs. Plus de 400 agences de voyage dans plusieurs pays ont été touchées, pour un préjudice estimé à plus de 8 milliards de FCFA.

La sextorsion et le chantage sexuel en ligne restent très présents. Plusieurs interpellations ont eu lieu fin 2025 et début 2026 (marabout usant de chantage après avoir vidé un compte Mobile Money, faux profils féminins, menaces de diffusion de vidéos intimes). Selon le rapport INTERPOL 2026 sur les cybermenaces en Afrique, l’IA est impliquée dans 55 % des cybercrimes signalés sur le continent. La Côte d’Ivoire figure parmi les pays les plus touchés par la sextorsion (plus de 64 000 détections selon un partenaire d’INTERPOL). Les pertes liées à la cybercriminalité en Afrique ont plus que doublé, passant de 192 à 484 millions de dollars.

Réponse des autorités : répression, stratégie et sensibilisation

L’ANSSI, créée fin 2024, s’est imposée comme le pilier de la réponse nationale. En juin 2026, le ministre de la Transition numérique et de l’Innovation technologique, Djibril Ouattara, a annoncé le renforcement du cadre réglementaire, la formation d’experts et le lancement du Réseau national des responsables de la sécurité des systèmes d’information (RSSI) de l’administration publique. « Numériser sans sécuriser, c’est construire sur du sable », a-t-il déclaré.

En juillet 2026, l’ANSSI a évalué la Stratégie nationale de cybersécurité 2021-2025 et préparé celle de 2026-2030. Cette nouvelle feuille de route s’articule autour de cinq axes : gouvernance et cadre légal, capital humain et innovation, protection des infrastructures critiques, capacités techniques de l’État et coopération nationale et internationale. Elle répond à l’accélération de la transformation numérique, à la sophistication des menaces et au besoin d’autonomie stratégique.

Des experts ont également appelé les entreprises à intégrer l’IA dans leurs défenses, tout en soulignant que les attaquants l’utilisent déjà pour automatiser le phishing, les deepfakes et les codes malveillants.

La PLCC multiplie les alertes (usurpation d’identité, applications malveillantes) et les interpellations, invitant les victimes à signaler les faits via le numéro vert 100 ou le +225 27 22 48 97 77 ou sur la page Facebook de la PLCC.

Un défi collectif

La cybercriminalité en Côte d’Ivoire n’est plus un phénomène marginal. Elle touche les citoyens ordinaires via le mobile money, les entreprises (Air Côte d’Ivoire, fintechs) et potentiellement les infrastructures critiques. Si les forces de l’ordre et l’ANSSI enregistrent des succès opérationnels, la lutte exige une vigilance citoyenne accrue, une modernisation continue des systèmes et une coopération internationale renforcée.

Dans un pays où le numérique est devenu un moteur de développement, la confiance numérique est désormais un enjeu de souveraineté. Les six derniers mois l’ont clairement démontré : la menace évolue vite, et la réponse doit l’être tout autant.

Soro Fougnigue Zakaria
Analyste politique

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *