L’IA à la conquête du sacré : quand la technologie bouscule les religions en Côte d’Ivoire

Alors que le débat mondial s’intensifie sur l’impact de l’intelligence artificielle sur la foi, la Côte d’Ivoire, terre reconnue pour sa coexistence pacifique entre christianisme, islam et religions endogènes, se trouve à la croisée des chemins numériques. Entre opportunités de diffusion du savoir et risques de déshumanisation du lien spirituel, les communautés religieuses et politiques ivoiriennes commencent à tracer les contours d’une « IA éthique » à l’ivoirienne.

C’est un phénomène qui ne fait plus de bruit seulement dans la Silicon Valley, mais qui résonne désormais sous les voûtes des églises d’Abidjan et dans les mosquées de l’intérieur du pays. L’intelligence artificielle (IA) n’est plus seulement un outil pour les banques ou les startups ivoiriennes ; elle s’invite dans le domaine du sacré. Comme le soulignait récemment le magazine The Economist, l’IA change la religion, et en retour, les religions tentent de changer l’IA. En Côte d’Ivoire, cette dynamique prend des formes bien spécifiques.
L’Église catholique : « Rester humain à l’ère de l’IA »
Du côté chrétien, l’approche est à la fois prudente et ouverte. L’Association des Conférences Épiscopales de la Région Afrique de l’Ouest (ARNECAO), dont la Côte d’Ivoire est un pilier, a récemment martelé que l’intégration du numérique et de l’IA doit se faire dans une optique de « service de l’homme ».
Cette ligne directrice est relayée au niveau national. La Conférence des Évêques de Côte d’Ivoire (CECI) insiste sur la nécessité de « rester humain à l’ère de l’IA », rappelant que la technologie ne doit jamais remplacer la dimension relationnelle et communautaire de la foi.
Des responsables catholiques locaux ont d’ailleurs salué les initiatives visant à bâtir un « écosystème sécurisé, éthique et innovant » autour de l’intelligence artificielle, refusant de laisser les algorithmes définir seuls la morale ou la doctrine.


Le COSIM en action : numériser le sacré, pas le remplacer
Du côté musulman, le Conseil Supérieur des Imams, des Mosquées et des Affaires Islamiques de Côte d’Ivoire (COSIM) a choisi la voie de l’appropriation technologique maîtrisée. Loin de rejeter l’outil, le COSIM a signé un partenariat stratégique avec l’Université Virtuelle de Côte d’Ivoire (UVCI).
L’objectif est clair : utiliser l’IA pour préserver, numériser et valoriser les manuscrits islamiques anciens, évitant ainsi que ce patrimoine ne tombe dans l’oubli. Parallèlement, conscient des risques de désinformation religieuse sur les réseaux sociaux, le COSIM mène activement des campagnes de sensibilisation comme #EnLigneTousResponsables, qui incluent des volets sur le fact-checking et les bons usages de l’intelligence artificielle. Comme le soulignent certains imams, l’IA peut être un levier pédagogique, à condition qu’elle ne devienne pas une fin en soi au détriment de l’enseignement traditionnel.

La vigilance politique face aux dérives algorithmiques

Cette prise de conscience religieuse s’aligne avec les préoccupations de l’État ivoirien. Le gouvernement a officiellement annoncé travailler à un « cadre réglementaire favorisant une IA éthique et sécurisée »

L’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire explore elle-même l’IA pour rendre les politiques publiques plus inclusives, tout en restant vigilante sur les risques sociétaux.
Le danger est réel : des observateurs ont déjà alerté sur le fait que, en Afrique de l’Ouest, l’IA est trop souvent détournée au service de la désinformation, y compris dans des contextes sensibles touchant à la cohésion sociale et aux croyances. Des dialogues directs ont d’ailleurs été engagés entre le gouvernement (via le ministère de la Transition numérique) et des instances comme le COSIM pour encadrer ces usages.

Vers une « IA spirituelle » à l’ivoirienne ?

La force de la Côte d’Ivoire réside dans son modèle de « vivre-ensemble ». L’arrivée de l’IA dans la sphère religieuse ne doit pas fragiliser cet équilibre. L’enjeu pour les années à venir sera de développer des modèles d’IA entraînés sur des jeux de données locaux, respectueux des valeurs de tolérance et de sagesse propres à notre société.

L’intelligence artificielle ne remplacera pas le sacré, mais elle en transforme inévitablement l’expression. En Côte d’Ivoire, le défi est désormais clair : faire en sorte que la technologie reste un pont vers le divin et un outil de cohésion, et non un mur entre les croyants et leurs guides spirituels.

Par la Rédaction d’Agora225.net | Abidjan, le 31 août 2026
Cet article s’appuie sur des faits récents et vérifiables (partenariat UVCI-COSIM, campagnes de sensibilisation numérique, positions de la CECI et du gouvernement ivoirien).