L’IA peut-elle faire disparaître des milliers d’emplois numériques ? Le Kenya donne un premier avertissement

Pendant plusieurs années, Internet a représenté une véritable porte de sortie pour de nombreux jeunes Africains diplômés. Grâce au freelancing, il était possible de travailler pour des clients étrangers, de facturer en dollars ou en euros et de vivre en Afrique.

Au Kenya, une activité qui faisait vivre des dizaines de milliers de personnes a fortement reculé avec l’arrivée des outils d’IA générative. À Nairobi, jusqu’à 40 000 personnes auraient travaillé dans la rédaction de devoirs et de dissertations pour des étudiants étrangers au sommet de cette activité, selon une enquête publiée le 5 septembre 2026 par The New York Times.

Ce qui s’est passé au Kenya pourrait-il demain toucher certains freelances ivoiriens ?

La question mérite d’être posée.

Le Kenya, laboratoire involontaire du choc de l’IA

L’histoire racontée par The New York Times est particulièrement révélatrice.

Pendant des années, de jeunes Kényans diplômés ont profité de la croissance de l’économie numérique pour proposer leurs services à des clients situés principalement dans les pays occidentaux.

Parmi eux figurait Teresios Bundi, diplômé en santé publique.

Après son arrivée à Nairobi, il s’est lancé dans la rédaction de travaux universitaires destinés à des étudiants étrangers. Il facturait entre 40 et 70 dollars par devoir et affirmait avoir rédigé plus de 2 500 dissertations en douze ans.

Cette activité lui rapportait beaucoup plus que ce qu’il aurait pu gagner dans son domaine initial.

Autour de lui, toute une économie s’était développée : rédacteurs, petites agences, travailleurs indépendants et plateformes spécialisées.

À son apogée, les chercheurs estimaient qu’environ 40 000 personnes à Nairobi vivaient de cette activité de rédaction académique pour des étudiants étrangers.

Puis l’IA générative est arrivée.


ChatGPT change brutalement les règles du jeu

Lorsque ChatGPT est apparu en 2022, les étudiants ont découvert qu’un outil informatique pouvait produire en quelques secondes un texte structuré sur pratiquement n’importe quel sujet.

Le modèle économique est alors devenu beaucoup plus difficile pour les rédacteurs humains.

Pourquoi attendre plusieurs heures ou plusieurs jours et payer un freelance lorsque certains contenus peuvent être générés immédiatement par une IA ?

Le résultat a été rapide : les commandes ont diminué et les tarifs ont chuté.

Certains entrepreneurs ont fermé leurs agences. Teresios Bundi a lui aussi abandonné son activité de rédaction et travaille désormais pour une organisation allemande qui aide les jeunes Kényans à trouver de nouvelles opportunités dans l’économie numérique.

Mais l’histoire ne concerne pas uniquement les rédacteurs.


La transcription, la modération et d’autres métiers sont également touchés

L’un des aspects les plus importants de l’enquête concerne la diversité des métiers numériques concernés.

Au Kenya, des travailleurs effectuaient également de la transcription audio, de la modération de contenus et différentes tâches pour des plateformes internationales.

Ces activités ont elles aussi commencé à être automatisées.

Le cas de Frida Mwangi est révélateur. Elle travaillait notamment dans la transcription, y compris dans le domaine médical. L’amélioration des logiciels de transcription a progressivement réduit la quantité de travail disponible pour les humains.

Le phénomène est donc plus large qu’une simple histoire de rédacteurs remplacés par ChatGPT.

L’IA commence à automatiser certaines tâches qui constituaient jusqu’ici une porte d’entrée vers l’économie numérique.


Et en Côte d’Ivoire ?

C’est ici que l’histoire kényane devient particulièrement intéressante pour Abidjan.

La Côte d’Ivoire développe elle aussi son économie numérique et encourage les jeunes à se former aux métiers du digital.

Mais surtout, le freelancing international est déjà une réalité pour de nombreux jeunes Ivoiriens.

Une enquête publiée en juillet 2026 par LeBanco.net rapporte que des milliers de jeunes Abidjanais travaillent pour des clients étrangers via des plateformes internationales telles qu’Upwork et Fiverr. Certains réalisent leurs missions directement depuis leur téléphone ou leur ordinateur.

Autrement dit, le modèle économique observé au Kenya existe également, sous différentes formes, en Côte d’Ivoire.

La différence est que les métiers concernés ne sont pas forcément les mêmes.


Les freelances ivoiriens doivent-ils avoir peur de l’IA ?

Pas nécessairement.

Mais ils doivent comprendre que le marché du travail numérique est en train de changer.

Un jeune qui vend uniquement une tâche facilement automatisable peut être davantage exposé qu’un professionnel capable d’utiliser l’IA pour améliorer son propre travail.

Prenons quelques exemples.

Un rédacteur qui produit simplement des textes génériques peut être confronté à des outils capables de produire rapidement ce type de contenu.

En revanche, un professionnel qui sait :

  • comprendre les besoins d’une entreprise ;
  • construire une stratégie éditoriale ;
  • vérifier les informations ;
  • adapter un message au public ivoirien ;
  • raconter une histoire ;
  • analyser les performances d’une campagne ;
  • utiliser l’IA comme outil de production ;
  • contrôler et améliorer les résultats générés par l’IA ;

Possède une valeur beaucoup plus difficile à automatiser complètement.

La différence ne sera donc plus seulement entre ceux qui savent travailler et ceux qui ne savent pas travailler. Elle sera de plus en plus entre ceux qui savent utiliser l’IA et ceux qui la subissent.


La Côte d’Ivoire a déjà commencé à se préparer

Le sujet n’est d’ailleurs plus ignoré par les pouvoirs publics ivoiriens.

En février 2026, les Journées carrières du ministère de l’Éducation nationale avaient justement choisi pour thème : « Intelligence Artificielle : quelles compétences et quels métiers pour une jeunesse engagée dans la transformation durable de la Côte d’Ivoire ? »

Le gouvernement reconnaît que l’IA transforme déjà plusieurs secteurs : production, santé, agriculture, services publics, enseignement et apprentissage. Les autorités soulignent également qu’elle fait évoluer les métiers existants et contribue à l’apparition de nouveaux métiers.

Cette évolution concerne donc directement l’orientation des jeunes.


Le marché ivoirien recherche déjà de nouvelles compétences

En juin 2026, l’AGEFOP a présenté les résultats d’une étude destinée à mieux identifier les besoins en compétences du marché ivoirien.

L’objectif est notamment de rapprocher les compétences des jeunes des besoins réels de l’économie.

Cette démarche devient particulièrement importante à l’heure où certaines compétences peuvent devenir obsolètes beaucoup plus rapidement qu’auparavant.

Le problème n’est donc plus simplement de former davantage de jeunes.

Il faut former les jeunes aux compétences dont l’économie aura besoin demain.


L’IA n’est pas seulement une menace : elle peut aussi créer des opportunités

Il serait toutefois réducteur de présenter l’intelligence artificielle uniquement comme une machine à supprimer des emplois.

En Côte d’Ivoire, plusieurs initiatives cherchent justement à transformer l’IA en outil d’employabilité.

En juillet 2026, le Forum international des métiers et des compétences (FIMEC) a placé les compétences, l’emploi et la transformation économique au cœur de ses discussions. Le ministre de l’Emploi, Adama Kamara, a notamment appelé la jeunesse à saisir les opportunités offertes par le numérique, l’intelligence artificielle et les métiers émergents.

La même année, des programmes de formation ont continué à préparer les jeunes aux métiers du numérique, de la création de contenu et de l’intelligence artificielle.

Le message est donc double : l’IA peut supprimer certaines tâches, mais elle peut également créer de nouveaux besoins et de nouvelles professions.


Le véritable danger : rester spécialisé dans une seule tâche

C’est probablement la principale leçon à retenir de l’expérience kenyane.

Pendant longtemps, Internet a permis à des millions de personnes de monétiser des compétences relativement simples : rédaction, transcription, saisie de données, traduction, assistance virtuelle ou modération.

Ces métiers ont constitué une première marche vers l’économie numérique.

Mais cette première marche est aujourd’hui fragilisée par l’automatisation.

Cela signifie-t-il qu’il faut abandonner le freelancing ?

Non.

Cela signifie plutôt qu’il faut monter en gamme.

Le freelance de demain devra être capable de combiner plusieurs compétences : expertise métier, communication, créativité, analyse, relation client et maîtrise des outils d’intelligence artificielle.


Pour la jeunesse ivoirienne, la leçon est claire

Le Kenya offre peut-être à l’Afrique l’un des premiers exemples concrets de la rapidité avec laquelle l’intelligence artificielle peut transformer un marché du travail.

Une activité peut être très rentable aujourd’hui et perdre une grande partie de sa valeur quelques années plus tard.

C’est précisément pour cette raison que la formation permanente devient essentielle.

La Côte d’Ivoire semble d’ailleurs vouloir aller dans cette direction. En juin 2026, le gouvernement a lancé le Système d’Information sur le Marché du Travail (SIMT), destiné notamment à mieux identifier les métiers émergents et à anticiper les besoins futurs en compétences.

Cette capacité d’anticipation sera déterminante.


Ne pas lutter contre l’IA, apprendre à travailler avec elle

Pour un jeune Ivoirien qui se lance aujourd’hui dans le freelancing, le message n’est donc pas : « l’IA va prendre ton emploi ».

Le message devrait plutôt être :

« Apprends à créer une valeur que l’IA seule ne peut pas facilement reproduire. »

Savoir écrire ne suffira peut-être plus. Il faudra savoir communiquer.

Savoir traduire ne suffira plus. Il faudra comprendre le contexte et la culture du client.

Savoir créer une image ne suffira plus. Il faudra savoir construire une identité visuelle et une stratégie.

Savoir utiliser ChatGPT ne suffira pas non plus. Il faudra savoir vérifier, réfléchir, décider et apporter une véritable expertise.

L’IA ne signe donc pas nécessairement la fin du freelancing africain.

Elle pourrait plutôt marquer la fin d’une certaine manière de travailler en ligne.


Le Kenya nous avertit, la Côte d’Ivoire doit anticiper

L’histoire des rédacteurs kenyans constitue finalement un avertissement autant qu’une opportunité.

Le numérique a permis à une génération de jeunes Africains d’accéder à des clients et à des revenus internationaux sans nécessairement quitter leur pays.

Mais la même technologie qui a ouvert cette porte est désormais capable d’automatiser une partie des tâches qui permettaient d’y entrer.

Pour la Côte d’Ivoire, le défi est donc immense : former une jeunesse capable non seulement d’utiliser les technologies actuelles, mais surtout de s’adapter à celles qui arriveront demain.

Car dans l’économie numérique, la compétence la plus précieuse pourrait bien être celle qui permet de continuer à apprendre.

L’IA ne remplacera pas nécessairement tous les freelances. Mais les freelances qui sauront utiliser l’IA auront probablement un avantage sur ceux qui refuseront de l’apprendre.


À retenir

Le cas du Kenya : jusqu’à 40 000 personnes auraient travaillé dans la rédaction de devoirs à Nairobi au sommet de cette activité. L’arrivée de l’IA a fortement réduit la demande.

Le cas ivoirien : des milliers de jeunes Abidjanais travaillent déjà avec des clients internationaux via des plateformes de freelancing.

Le défi : l’IA automatise progressivement certaines tâches numériques répétitives.

La réponse : développer des compétences complémentaires : expertise, créativité, analyse, stratégie, communication et maîtrise de l’IA.

L’enjeu pour la Côte d’Ivoire : adapter la formation professionnelle aux nouveaux besoins du marché du travail.


Article adapté et contextualisé par Agora225.net à partir d’une enquête publiée par The New York Times le 5 septembre 2026, avec mise en perspective à partir de sources ivoiriennes.