Ce fléau silencieux qui dévore la Côte d’Ivoire
Il y a des nuits où la brousse ivoirienne ne dort plus.
On entend le grondement sourd des motopompes, le choc des pelles contre la latérite, les voix rauques des hommes qui creusent comme des possédés. Sous la lune, des silhouettes se glissent entre les arbres des forêts classées. Ils cherchent l’or. Et ils sont prêts à tout lui sacrifier : la terre, l’eau, les enfants, l’avenir.
Derrière la promesse d’une fortune immédiate, l’exploitation minière artisanale non encadrée s’est métastasée dans les régions de l’intérieur. Elle ne se contente plus de grignoter. Elle dévore.
Clandestin ou illégal : deux visages de la même maladie
Dans le langage courant, on confond souvent les deux. Sur le terrain, la différence est brutale.
L’orpaillage clandestin, c’est celui qui fuit la lumière. Des migrants, des jeunes locaux désœuvrés, des silhouettes qui s’introduisent de nuit dans les réserves naturelles ou les propriétés privées. Ils creusent des puits de fortune, sans machine lourde, prêts à disparaître dans la brousse au moindre bruit de moteur de gendarmerie. C’est l’économie de l’ombre.
L’orpaillage illégal, lui, n’a plus honte. Il s’installe au grand jour, aux abords des villages, le long des routes. Pelleteuses, dragues, motopompes… le paysage est éventré sous les yeux de tous. Ces opérateurs surfent sur les complicités, les permis trafiqués, l’impuissance ou la corruption. Ils ne se cachent pas. Ils défient.
Clandestin ou ouvertement illégal, le résultat est le même : un pays qui se suicide à petit feu. En 2023, les autorités comptaient déjà 1 098 sites dans 302 localités, pour près de 24 000 orpailleurs. En 2026, le nombre de sites actifs dépasse souvent 1 600. Et si l’on ajoute toute l’exploitation artisanale, légale et illégale confondue, ce sont plusieurs centaines de milliers de vies qui tournent autour de ces trous.
L’apocalypse environnementale : quand la terre devient poison
Le premier crime est écologique. Et il est irréversible.
Pour amalgamer l’or, on verse du mercure et du cyanure dans les rivières. Le Bandama, la Comoé, la Sassandra, le lac de Kossou… ces veines d’eau qui ont nourri des générations reçoivent chaque année des tonnes de métaux lourds. On parle de 10 tonnes de mercure pour produire à peine 7 tonnes d’or. Certaines estimations liées à la Convention de Minamata montent même à plus de 17 tonnes rejetées. Des mesures locales ont relevé jusqu’à 2,62 mg/L de mercure dans certains affluents. La norme de l’OMS pour l’eau potable est de 0,001 mg/L. Autrement dit : l’eau tue.
Elle devient boueuse, opaque, mortelle pour les poissons. Les populations riveraines boivent, se lavent, cultivent avec cette eau empoisonnée. Maladies de peau, intoxications chroniques, troubles neurologiques… les enfants en sont les premières victimes.
Et la terre ? Elle est éventrée sur des dizaines de mètres de profondeur. Quand les orpailleurs partent, ils laissent des paysages lunaires, des cratères béants, une terre stérile. Dans certaines sous-préfectures comme Diangokro et Bengassou, les surfaces dévorées sont passées de quelques centaines d’hectares en 2015 à plus de 12 800 hectares en 2023. Des milliers d’hectares de cacao, de cajou, de cultures vivrières anéantis. La couche arable, cette peau fertile qui nourrit le pays, est définitivement détruite.
Le péril sécuritaire : des zones de non-droit
Là où l’or coule en dehors des circuits officiels, la violence s’installe.
Les sites deviennent des enclaves. On y trafique des armes, de la drogue, de la fausse monnaie. Les « coupeurs de route » rôdent. Les chefs de site s’arment pour protéger leur butin. Des affrontements éclatent avec les populations locales. On meurt pour quelques grammes.
Dans le Nord, frontière avec le Mali et le Burkina Faso, la menace est encore plus sombre. Des analyses, notamment de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, indiquent que des groupes armés comme le JNIM tirent déjà des revenus de ces mines artisanales. L’or devient carburant du terrorisme régional. Chaque gramme extrait dans l’ombre peut financer une balle, une explosion, une nouvelle attaque.
L’effondrement social : le sacrifice d’une génération
Mais le prix le plus lourd, c’est l’humain qui le paie.
Les adolescents désertent les écoles. Les taux de décrochage scolaire autour des sites grimpent entre 46 % et plus de 80 %. Des enfants de moins de 15 ans, parfois de moins de 10 ans, descendent dans les trous. Ils transportent des charges écrasantes, manipulent le mercure à mains nues. Beaucoup viennent des pays voisins. On les exploite, on les use, on les jette.
Dans les villages, le tissu social se déchire. L’argent facile fait exploser le coût de la vie, attire la prostitution (y compris de mineures), l’alcoolisme, le tramadol consommé pour tenir le rythme infernal. Les chefs traditionnels perdent leur autorité. Les conflits fonciers et communautaires se multiplient.
Et puis il y a les morts. Les puits mal étayés s’effondrent. Niakara, M’batto, Kayabo… chaque année, des dizaines d’orpailleurs sont ensevelis vivants. Souvent, les corps ne sont même pas déclarés. Il ne faut pas fermer le site. L’or continue.
L’hémorragie économique
Pendant ce temps, l’État saigne.
Entre 3 000 et 4 600 milliards de FCFA s’évaporent chaque année. Environ 142 tonnes d’or échappent aux circuits officiels. Entre 2021 et mi-2026, près de 710 tonnes auraient été extraites illégalement. Les saisies ? À peine 136 kilogrammes. Un taux d’interception dérisoire de 0,13 %. La production artisanale légale, elle, reste marginale face aux 30 à 40 tonnes annuelles estimées dans la clandestinité.
Quelle réponse face au monstre ?
L’État a créé le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GS-LOI). Entre 2021 et le premier semestre 2026, plus de 8 500 sites ont été démantelés, 4 474 personnes déférées (dont 65 % d’étrangers), près d’un milliard de FCFA de matériels saisis, 136 kg d’or récupérés. On détruit les dragues, les concasseurs, les abris.
Mais le monstre se déplace. Il réapparaît ailleurs, plus loin, plus vite.
La répression seule ne suffira jamais. Il faut formaliser, créer des coopératives, former, proposer des alternatives. Le projet planetGOLD, soutenu par le PNUE, tente de réduire l’usage du mercure en promouvant des techniques plus propres. Il faut aussi réhabiliter les terres assassinées, reconvertir les orpailleurs vers l’agriculture, l’élevage, les métiers verts. Il faut redonner aux chefs traditionnels et aux autorités locales les moyens et la volonté d’agir.
La Côte d’Ivoire se trouve aujourd’hui face à un choix brutal.
Continuer à laisser briller ces pépites empoisonnées qui enrichissent quelques-uns et empoisonnent tout le monde.
Ou choisir, enfin, la pérennité de son or vert agricole, de sa sécurité alimentaire, de la santé de ses enfants et de la stabilité de ses frontières.
L’enfer doré ne fait pas de bruit.
Il creuse. Il empoisonne. Il tue.
Et chaque jour qui passe, il avance un peu plus loin dans la chair du pays.
Soro fougnigue zakaria
Analyste politique
