Inaugurations en grande pompe d’un côté, rivières empoisonnées de l’autre. Alors que la Côte d’Ivoire investit des centaines de milliards de francs CFA pour moderniser ses infrastructures hydrauliques, le fléau de l’orpaillage clandestin vient de porter un coup d’arrêt brutal à l’approvisionnement en eau de la ville d’Agboville. Face à une pollution chimique sans précédent, les autorités ont dû couper les vannes, plongeant les habitants dans le désarroi et confirmant que l’or clandestin est devenu une menace sécuritaire majeure.
Agboville suffoque et a soif. Depuis le début du mois d’août 2026, les robinets de la capitale de la région de l’Agnéby-Tiassa sont désespérément secs. En cause : un arrêt d’urgence de la station locale de traitement de l’eau potable. Une décision radicale mais devenue vitale, après le constat d’une dégradation extrême de la qualité des eaux du fleuve Agbo, la principale source d’approvisionnement de la ville.
Une eau marron et toxique
Sur les rives du fleuve, le spectacle est désolant. Les eaux, habituellement claires, ont viré au marron opaque. En amont, les sites d’orpaillage illégal ont transformé le cours d’eau en déversoir à ciel ouvert. Pour extraire l’or, les mineurs clandestins utilisent massivement du mercure et du cyanure, des produits chimiques hautement toxiques qui s’infiltrent dans la nappe phréatique et saturent les cours d’eau.
Face à une telle charge de polluants, les processus classiques de potabilisation des stations de traitement deviennent inopérants, voire dangereux. Distribuer cette eau reviendrait à empoisonner à petit feu des dizaines de milliers de ménages.
Le contraste saisissant avec la station de La Mé
Cette crise met en lumière un paradoxe ivoirien saisissant. À quelques dizaines de kilomètres de là, la gigantesque station de traitement de La Mé — inaugurée en juin 2023 pour un coût de plusieurs dizaines de milliards de FCFA — tourne à plein régime pour fournir 240 000 m³ d’eau par jour à un million d’Abidjanais. Mais le sursis pourrait être de courte durée. Si la station de La Mé est aujourd’hui épargnée, la vitesse de progression de l’orpaillage clandestin fait peser une épée de Damoclès sur toutes les infrastructures hydrauliques du Sud-Est de la Côte d’Ivoire.
« Une menace d’une gravité équivalente au terrorisme »
Pour les observateurs et les populations locales, le seuil de tolérance a été franchi. L’orpaillage illégal n’est plus un simple délit environnemental, c’est une attaque directe contre la sécurité nationale et la survie des populations.
Malgré les opérations répétées du Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage clandestin (GSLOC) de la gendarmerie nationale, les installations détruites la veille renaissent souvent le lendemain. En cause : des réseaux transfrontaliers hyper-organisés, puissamment armés, bénéficiant parfois de complicités locales destructrices au sein des communautés.
Aujourd’hui, à Agboville, la colère a remplacé la résignation. Alors que les camions-citernes tentent de ravitailler les quartiers au compte-gouttes, les appels se multiplient pour que l’État ivoirien passe à la vitesse supérieure. Pour sauver les fleuves et les populations, l’heure n’est plus aux campagnes de sensibilisation, mais à des décisions militaires et judiciaires d’une fermeté absolue.
Soro fougnigue zakaria
