Côte d’Ivoire : l’IA, accélérateur de développement ou menace pour l’information et la démocratie ?

Abidjan, 24 août 2026 – La Côte d’Ivoire est engagée dans une profonde transformation numérique. Fibre optique, data center national Tier III, digitalisation des services publics, portail e-impôts… L’accès à l’information s’est démocratisé grâce aux réseaux sociaux et aux médias en ligne. Dans ce contexte, l’intelligence artificielle s’impose comme un levier stratégique. Mais elle soulève aussi des questions cruciales de souveraineté, de désinformation et de confiance démocratique.



Une stratégie nationale ambitieuse

Le pays a adopté la Stratégie Nationale de l’Intelligence Artificielle (SNIA 2030). Structurée autour de trois piliers – investissement, inclusion et gouvernance –, elle vise à faire de la Côte d’Ivoire un leader régional d’ici 2030.

Le pilier d’investissement mise sur les compétences locales, les data centers, le cloud souverain et le soutien aux startups. L’inclusion cible des applications concrètes dans l’agriculture (prévision de rendements, détection de maladies du cacao, traçabilité), la santé, les services publics et la culture, y compris les langues locales. La gouvernance, quant à elle, prévoit un cadre éthique, juridique et de protection des données, avec la perspective d’un label de confiance et d’une éventuelle Agence nationale de l’IA.

Cette stratégie répond à un constat clair : en 2023, la Côte d’Ivoire occupait le 138ᵉ rang sur 193 pays dans l’indice de préparation gouvernementale à l’IA d’Oxford Insights. Depuis, des initiatives concrètes ont vu le jour. Le PNUD a déployé l’outil AILA pour cartographier l’écosystème national. Une Chaire UNESCO « Intelligence Artificielle, Humanités et Science Ouverte » a été créée à l’Université Virtuelle de Côte d’Ivoire. Des projets d’IA adaptés aux réalités locales émergent, notamment dans la filière cacao.

Les risques déjà visibles

Pourtant, les dangers se manifestent déjà, particulièrement sur le terrain de l’information.

L’IA a considérablement abaissé le coût de production de contenus trompeurs. Deepfakes, images de foules fictives, chansons générées, commentaires et éditoriaux automatisés ont circulé massivement autour des élections de 2025. Ces contenus, souvent très réalistes, ont influencé les perceptions et amplifié les tensions. Des outils de fact-checking comme Vera, accessible via WhatsApp et capable de fournir des réponses sourcées en quelques secondes, ont tenté de contrer le phénomène. Mais la course reste inégale face à la vitesse de diffusion des fausses informations.

La cybersécurité constitue un autre point sensible. Le pays fait face à un volume élevé d’attaques. L’IA peut rendre ces menaces plus sophistiquées, tandis que le traitement massif de données – y compris biométriques – pose des questions de protection de la vie privée et de surveillance.

S’y ajoutent les biais des modèles entraînés majoritairement hors d’Afrique, le manque de données locales de qualité, la rareté des talents spécialisés et le risque de dépendance technologique. La recherche reste encore embryonnaire et les budgets R&D limités.

La Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) a déjà alerté sur les usages abusifs, notamment les interviews fictives et les manipulations d’images. Un cadre légal existe (protection des données personnelles, lutte contre la cybercriminalité), mais il doit encore être adapté et pleinement appliqué à l’ère de l’IA.

Former, réguler, ancrer localement

Les priorités apparaissent clairement. Une formation massive est indispensable, aussi bien dans les universités que dans les centres d’excellence, avec une attention particulière portée à la littératie numérique pour tous, y compris dans les zones rurales et en langues locales.

La souveraineté des données et des infrastructures (data centers, cloud local, modèles adaptés au contexte ivoirien) constitue un enjeu central. La régulation doit accompagner le développement, tout comme le renforcement du fact-checking indépendant et l’éducation citoyenne aux deepfakes et à la vérification des sources.

L’intelligence artificielle n’est ni un miracle ni une catastrophe. Elle amplifie les choix qui sont faits. Utilisée de manière responsable et ancrée dans les réalités locales, elle peut moderniser l’agriculture, améliorer les services publics et renforcer la qualité de l’information. Mal encadrée, elle risque de fragiliser la confiance et la cohésion sociale.

La Côte d’Ivoire dispose d’une stratégie claire et de partenariats internationaux. Le succès dépendra désormais de sa capacité à former massivement, à réguler efficacement et à développer une IA véritablement au service du développement inclusif et de la démocratie, plutôt que de subir les modèles importés.

La révolution de l’information est déjà là. La question n’est plus de savoir si le pays doit s’y engager, mais comment il choisit de la maîtriser.

Soro Fougnigue Zakaria